Les noms de guerre
LES NOMS DE GUERRE
Le zabyuure ou nom de guerre
Zab-yuure est un syntagme nominal composé de zab radical de zabre qui signifie guerre, querelle, dispute, bataille et de yuure, le nom individuel. Le Zabyuure est donc un autre genre littéraire qui est très présent chez les moose. Il signifie "nom de guerre" ou "nom devise" en français, parce que dans le passé, il était déclamé par le griot en temps de guerre pour galvaniser le courage et la bravoure des combattants, et décupler leurs forces. Il énonce de façon concise comme une sentence ou une maxime, un programme de vie, une conduite morale à observer en toute circonstance, et plus précisément dans les moments de dure épreuve que traverse l'individu. De même, il exprime parfois une vérité dont la rigueur implacable et déconcertante doit dissuader tout ennemi (avertissement, menace), revêtant ainsi un aspect combatif. Chez les Moose, les zabyuuya sont très en honneur, mais on ne retient généralement parmi eux que les nobles, les hommes célèbres ou riches et tout particulièrement les chefs.
Selon +Yamba Tiendrebéogo, le Lagl Naba, c'est un empereur moaaga qui imposa les zabyuuya. Ce fut Naba warga (il régna 15 ans de 1666-1681), 19è empereur des moose. Il faut ajouter que Naba warga était le fils aîné de Naba Oubi (1633-1659, soit 26 ans de règne). Sa mère se nommait Tenkieta (1 ). Le souverain Naba Warga réorganisa toute la chefferie. Selon toujours +Y. Tiendrebéogo, c'est lui qui obligea tous les chefs (Mogho) à prendre en accédant au pouvoir trois devises et un nouveau nom (zab-youya, pl. de zab-youré) tiré de l'une des devises. La première devise doit être normalement un remerciement, adressé à ceux qui ont permis l'accession à la chefferie. La seconde doit indiquer le programme d'action d'un nouveau chef et constitue souvent dans la pratique, un discret avertissement pour ses adversaires. La troisième devise doit illustrer le caractère ou l'un des traits de caractère du nouvel élu. Le futur chef sait que sa désignation est imminente lorsque des envoyés du collège électoral viennent, le voir pendant la nuit.
Ainsi les devises de Naba Warga peuvent être énoncées comme suit :
- "Pig tont warga wardib na sam waghsé" qui signifie littéralement: "le roc n'admet pas le sarclage. Les sarcleurs y abîmeront leurs outils". Avertissement à ses ennemis (de l'échec de leurs actions).
- "Kum samedé tont dibo, dal ef mêng " qui signifie littéralement : "il ne convient pas que tu prêtes à crédit à la mort. C'est ta propre vie qu'elle remettra en paiement". Autre avertissement à tous ceux qui songeaient à attenter contre sa vie.
- Wam pu-to nèda kyin laghem peba la mi do fäsda. Cette dernière devise signifie en propre: "Quand le mauvais singe entre dans le buisson de wedgha, (landolphia senegalensis) il y cueille pêle-mêle les fruits verts et les fruits murs". Sa signification morale est qu'il ne sert à rien de satisfaire les méchants : ils abusent toujours des faveurs qui leurs sont accordées.
Par ailleurs, un grand nombre d'institutions sont liées au nom de Naba Warga au nom duquel date la coutume quotidienne du faux départ du Mogho Naba pour La, si bien décrite par les anthropologues. Cette coutume se résume de nos jours à la simple présence d'un cheval équipé, dans la cour où s'effectuent les sorties matinales de l'empereur.
Le règne de Naba Warga fut aussi une période féconde pour la fixation des coutumes judiciaires. On fait remonter à cette époque bon nombre d'adages juridiques (2). Comme celui-ci :
zemba san win gûgu, nabin so.
"Lorsque le litige entre particuliers est tel qu'il risque de provoquer l'échange de coup de massue, l'objet en revient au chef".
Comme le notent si bien Robert Pageard et +Yamba Tiendrebéogo, les conteurs moose ont conservé de Naba Warga le souvenir d'un prince, ami des intellectuels. Il aimait entendre raconter les fables et les proverbes qui se généralisèrent sous son règne.
Les principaux descendants de Naba Warga sont les chefs de Kombissi, de Kaboudo (cercle de zorgho) de Ramongo (cercle de Koudougou) et de Guipo (cercle de Téma). Il semble que Naba Warga ait beaucoup résidé à La Todin où le retenait sa "doumdi" c'est à dire sa favorite. Il aurait eu à y combattre le Yako Naba, excédé par les exigences de cette femme, et aurait perdu dans cette guerre l'un de ses frères zibasgho.
La différence essentielle entre le zabyuure et le nom individuel réside dans le fait que le nom de guerre s'applique précisément à un individu et se comporte comme un nom individuel. En outre, il se caractérise par sa forme proverbiale et résulte du choix de l'individu, alors que le nom individuel est donné à la naissance par un membre de la famille sans l'accord de l'individu. Le rapport dynamique qui lie le nom de guerre zabyuure au proverbe yelbûndi fonctionne de façon à ce que l'on puisse prendre la signification de l'autre, et vice versa à la faveur du contexte.
Le zabyuure apparaît souvent dans certains chants pour exalter la valeur d'un chef. Par exemple Ãbga le nom de guerre du +Lagl Naaba symbolisant l'emblème de "la panthère" est exprimé dans l'énoncéou zabyuure suivant : "Ãbga yéra a gänga tì pidga baoda zerma" "La panthère a mis son boubou rayé et qui veut le lui ôter sera mis en pièces".
La coutume a étendu cette pratique, et finalement tout Moaaga a la faculté de prononcer publiquement ses propres coutumes, toutefois après le kuure (grandes funérailles) de son père.
Comme nous étudions le rôle du griot ou yuumba dans la tradition moaaga, il ressort toute une symbolique liée à l'étude des yuumba ou griots.
Généralement ce sont les yuumba qui sont chargés de proclamer ces zabyuuya qu'il s'agisse de chefs ou des individus, ou encore des leurs. Les zabyuuya ont des formulations multiples et revêtent une allure sentencieuse à la manière de proverbes ou yelbûna. En tant que fidèle allié du chef ou NAABA, il ressort que les zabyuuya des NAAB 'YUUMBA comportent la mention d'un rapport à autrui, en l'occurrence le NAABA en établissant d'une subordination d'ordre hiérarchique ou une forme de dépendance. C'est ainsi que les personnes faibles du système manifestent leur
"impotence vitale", réclament protection et aide matérielle, souhaitent établir des rapports confiants et empreints de familiarité avec les plus forts, dont ils sollicitent la générosité" (3).
Il en est de même pour les devises des chefs des musiciens qui renvoient à divers niveaux de significations psychologiques et sociales, en élaborant des couples de termes contrastés. Parmi ces couples, retenons les oppositions binaires suivantes relevées à partir de corpus des devises de P. AROZARENA : faible/fort, vieux/jeune, petit/grand, peu élevé/élevé, destinataire/donateur.
On rencontre également une deuxième série de devises qui présentent les traits positifs de NAAB'YUUMBA, chefs des griots, personnes protégées par Dieu, susceptibles de menacer le NAABA invincible opiniâtreté de la troupe du BEN' NAABA.
Voici à titre d'exemple les thèmes combinés suivants, qui révèlent de psychologie du BEN'NAABA (chef tambourinaire) :
- rapport inférieur/supérieur,
- demande de protection, dépendance,
- avertissement à d'éventuels adversaires,
- programme du chef des musiciens,
- trait de caractère (4).
(1). Y. TIENDREBEOGO, Histoires et coutumes royales des Mossi de Ouagadougou, Ouagadougou, 1964, p. 25
(2 ). Y. TIENDREBEOGO, op cit, p. 31
(3). P. AROZARENA, , Moss 'yuumba, Une société africaine ses "yuumba" et leurs instruments de musique, Thèse pour le doctorat de 3ème cycle EPHE Vè Section, 1986, p. 320
(4). P. AROZARENA, op cit, p. 320