Chapitre II. Définition de la pensée symbolique
Il convient d'abord de définir ce que l'en entend par pensée symbolique. La pensée symbolique caractérise non seulement la sphère spirituelle africaine, mais encore toutes les sphères culturelles initiatiques des hommes, à travers l'espace et le temps. Des réflexions sur le problème de la culture, amènent L. S. Senghor à faire appel aux notions de symbole et symbolisme, pour définir l'art négro-africain par opposition à l'art occidental et, plus précisément, à l'art gréco-latin :" L'œuvre d'art nègre exprime, par nature, une idée ou sentiment image : un symbole.
Alors que l'esthétique gréco-latine trouve le beau dans l'imitation, sans doute corrigée, idéalisée, de la nature, le Négro Africain, lui, s'émeut du sens caché du signe qui lui apparaît. Son émotion naît de sa participation à une réalité sous-jacente, qu'il perçoit par-delà les apparences sensibles. L'art nègre est explicatif et non descriptif. Il participe au vitalisme qui anime l'ontologie négro-africaine. En ce sens, il est le plus opposé à l'art grec, qui est l'exemplaire de l'Occident.
L'image naît de la force de suggestion du signe employé : du signifiant. Car l'image, ici, n'est pas une image-équation, mais une image-analogie, où le mot suggère beaucoup plus qu'il ne dit. Le tour de force est d'autant plus aisé que les langues négro-africaines sont des langues concrètes, dont tous les mots, par leurs racines, sont chargés d'un sens concret émotif. Au-delà du signifiant, il faut toujours voir le signifié. La surréalité gît sous la réalité. Ainsi donc le surréalisme - mieux, le sous-réalisme - négro-africain n'est pas empirique comme celui de l'Occident, mais mystique, métaphysique, participant du vitalisme par le symbolisme. " On peut ne pas être d'accord avec L. S. Senghor, en raison par exemple des travaux récents de la linguistique africaine et de la psychanalyse. P. Alexandre tient compte de ces recherches et de leurs résultats quand il écrit :" En réalité, les langues négro-africaines semblent bien présenter les mêmes possibilités d'abstraction que les langues indo européennes ou sémitiques, avec des mécanismes de passage du concret à l'abstrait à la fois souples et nombreux et correspondant aux types rencontrés dans bien d'autres langues, des procédés stylistiques (métaphores) aux procédés morphologiques (affixation spéciale, etc.). "Et la psychanalyse, par l'étude des rêves, des mythes, des œuvres artistiques et littéraires, a abouti, sinon à la conclusion, du moins à la constatation que la pensée et le langage symboliques sont propres à tous les hommes, qu'ils soient négro-africains, grecs ou d'une autre race. En tenant compte de l'avancement actuel des connaissances scientifiques de tous ordres, J. P. Bayard nous donne des notions plus rationnelles du symbole et du symbolisme :" La recherche symbolique n'est qu'une forme de raisonnement, au même titre que les mathématiques ou la philosophie. Le symbole, mémoire collective, a une puissance de résurrection : il est un jalon qui permet de mieux contrôler sa voie.
Le symbole permet de coordonner la technologie à la philosophie et à la religion ; il permet d'unir science profane et science sacrée, car le passé possède l'avenir en gestation. "Goethe écrivait déjà : " La symbolique transforme des phénomènes visibles en une idée, et l'idée en image, mais de telle façon que l'idée continue à agir dans l'image,et reste cependant incessible ; et même si elle est exprimée en toutes les langues, elle demeure inexprimable. L'allégorie, elle, transforme les phénomènes visibles en concept, le concept en image, mais de telle façon que ce concept reste toujours limité par l'image, apte à être entièrement saisi et possédé en elle, et entièrement exprimé par cette image. "Dans la puissance des signes, A. Kirchgassner éclaire la pensée de Goethe en ajoutant que le symbole n'est pas seulement un signe visible : il est un signe opérant.
En conclusion, nous retenons les différents sens du mot symbole, d'après G. Alban :
1. Sens étymologique : " Selon ses racines grecques, un symbole est un objet coupé en deux dont les parties ne peuvent être rapprochées que par ceux qui les possèdent. Le rapprochement est indiqué par sym (sun en grec) que l'on trouve dans sympathie, symphonie, syncrétisme, symptôme, etc. Plus que d'un rapprochement, il s'agit d'une fusion des éléments séparés.
Quant au terme bole, il a le sens de lancer, de jeter. Il ne semble pas avoir conservé cette acception dans le mot symbole, alors qu'il l'a gardée dans baller, parabole et balistique. Une coutume de la Grèce antique voulait que les familles se fissent des présents, et que certains de ceux-ci fussent divisés en deux. Ces moitiés étaient conservées de génération en génération. Ainsi, les deux groupes humains, propriétaires d'un même objet, se faisaient-ils un devoir d'entretenir à travers le temps des relations d'hospitalité et d'amitié. Le rapprochement des deux fragments concrétisait un raffermissement des rapports sociaux. Depuis lors, le mot symbole a été affublé de sens très différents. C'est devenu en général un graphisme qui désigne, en vertu d'une convention arbitraire, un objet ou une opération. C'est le cas des symboles mathématiques, chimiques, musicaux, routiers, etc. L'écriture, elle-même est une symbolique des idées exprimées et perçues. Le langage en est la symbolique sonore. "
2. Sens initiatique :" Une symbolique est un système de symboles découverts, étudiés et utilisés pour un objectif précis, une initiation spirituelles par exemple.