Chapitre III. Psychanalyse, ethnologie et sociétés initiatiques
Les liens naturels qui unissent la psychanalyse et l'ethnologie dans le domaine des recherches sur les sociétés initiatiques traditionnelles, tendent à s'affirmer dans les travaux récents. La littérature orale africaine peut ainsi bénéficier d'un éclairage scientifique nouveau. C'est Freud lui-même qui a créé l'expression " roman familial " pour désigner les fantasmes par lesquels le sujet modifie imaginairement ses liens avec ses parents.
L'histoire de la littérature écrite a mis en évidence des œuvres littéraires initiatiques : les romans de chevalerie, dans leurs rapports avec le processus initiatique médiéval ou antique ; Paul et Virginie, avec ses structures rituelles, etc. les études de Simone Vierne, Rite, roman d'initiation, Jules Verne et le roman initiatique, se situent d'emblée au cœur des recherches littéraires orientées vers les préoccupations initiatiques.
Le psychodrame relève autant de la " praxis " psychanalytique que du rite d'initiation, dont l'influence, dans la création littéraire ou artistique, peut être plus ou moins profonde. Aussi bien par la terminologie que par le processus psychologique déclenché, psychanalyse et initiation présentent des points communs :
1. Le psychodrame initial d'un rite d'un rite d'initiation comporte la mort et la renaissance symboliques du nouvel initié. Entre la mémorisation psychanalytique des événements primordiaux et le re-vécu initiatique de sa propre naissance par Mircea Eliade dans Mythes, rêves et mystères dit ceci :
" Lorsque la psyché est en crise, c'est à l'enfance qu'il faut revenir pour revivre et affronter de nouveau l'événement qui a provoqué la crise "
2. Le vocabulaire des techniques du groupe indique que le terme de rite est lui-même " passé en psychologie pour désigner des activités adoptés par convention ". Aux rites et à la dramaturgie du névrosé, la psychanalyse oppose son rituel et, d'après A. Akoun, " La cure obéit à un rituel ".
3. Il y a un champ symbolique commun à l'initiation, à la psychanalyse, à la littérature, à la musique, à l'architecture, etc.
4. Pour Freud, le symbolisme est un rapport constant entre un élément et sa traduction manifestée, dans les rêves d'abord, mais aussi dans les mythes, les folklores, les religions, etc. Il faut cependant noter les différences essentielles que le symbolisme détermine entre religion, psychanalyse et initiation :
1. La religion repose sur les vérités révélées, définitives et indiscutables que sont les dogmes ; et, parce qu'elle est dogmatique, la religion engendre l'intolérance, le sectarisme et le fanatisme : la religion est anti-libertaire.
2. La psychanalyse, elle, est libertaire ; cependant, elle délimite le champ opératoire de la liberté dans le temps (d'où viennent les symboles ?) et dans l'espace (le corps, par exemple).
3. Le symbolisme de l'initiation est la mise en mouvement du symbole par le rituel ; il y a cinq fonctions :
- une fonction anti-dogmatique : la diversité des interprétations symboliques possibles concrétise de façon matérielle évidente le caractère a-dogmatique de la connaissance et de la méthode initiatiques ;
- une fonction représentative : les symboles sont une représentation, en permanence perceptible aux sens, de l'idéal moral proposé par l'initiation, dont ils constituent une image poétique ; par là, ils unissent Beau et Bien ;
- une fonction projective : la relative indétermination des significations secondes de chaque symbole permet à la réflexion individuelle qui les prend pour thème d'objectiver les tendances inconscientes de l'homme ; cela constitue un moyen de connaissance de soi bien supérieur à l'introspection ;
- une fonction éducative : organisés en rituel, les éléments symboliques constituent à la fois un spectacle et une action qui, agissant sur la partie inconsciente
- et donc déterminante - de la personnalité, créent en chaque initié, dans l'enceinte initiatique, une disposition affective propre à l'échange serein des idées et au développement d'habitudes bénéfiques de comportement ;
- une fonction égalitaire : instrument de culture de soi sur les plans moral, esthétique et intellectuel - culture fondée sur l'intuition et prenant appui sur le concret
- la méthode initiatique permet à des hommes de niveaux intellectuels différents d'accéder également, sinon avec la même rapidité, aux différents domaines de la connaissance. Quant à l'ethnologie, elle figure en bonne place parmi les sciences humaines dont les progrès ont justement revalorisé la culture négro-africaine. Dominique Aubier, dans une excellente étude sur Psychiatrie et société (1974) a écrit, à juste tire :
" D'après plusieurs ethnologues, les sociétés africaines traditionnelles ont spontanément multiplié les moyens pour assurer la santé mentale des individus et l'équilibre psychique de la collectivité. L'utilisation de la fête, l'exutoire verbal, coutume qui permet de libérer d'une manière rituelle l'agressivité des individus, jouent le rôle de conduites sociales d'apaisement".
Le sorcier, comme le chaman dans d'autres cultures, fait en quelque sorte de la psychanalyse sauvage et permet d'atténuer des périodes de tension et de crise. Enfin, la multiplicité des groupes sociaux par classe d'âge, avec des passages initiatiques d'un groupe à l'autre, fait que l'individu n'est jamais isolé et qu'il est plus facilement sécurisé que dans une société individualiste. " Exemple : Le MVET Contrairement à certaines autres littératures épiques recueillies de la bouche même des Noirs d'Afrique, le mvet est une littérature initiatique, à l'expression symbolique admirablement coordonnée. Premièrement, les généalogies du mvet ne remontent pas aux " ancêtres " de l'une des tribus détentrices de la tradition orale du mvet au Cameroun, en Guinée équatoriale et au Gabon. Ensuite, il y a de toute évidence un parallélisme singulier entre certains symboles utilisés dans le mvet et ceux qu'on rencontre dans des sociétés initiatiques d'autres parties du monde.
Les symboles traditionnels du mvet sont : le soufflet ou l'élément air ; la forge souterraine ou les éléments terre et feu ; l'élément eau ; la mort symbolique ou la descente aux enfers, royaume des ténèbres ; la naissance symbolique ou la montée vers la lumière ; le roc, le rocher ou la pierre brute. Le poète, chanteur et danseur du mvet, mbômô-mvet est lui-même un initié. L'explication littéraire de certains textes oraux africains nécessitera donc l'éclairage spécial fourni par la symbolique négro-africaine. Ce ne sera pas toujours une tâche aisée. Le symbolisme dans la littérature orale va résider dans les actes de paroles qui renferment comme des coques des messages qui renvoient à l'essence même de la société. Lorsqu'on va évoquer la figure de l'Amazone Yennega par exemple chez les moosé, cela renvoie à la création de l'empire moaaga.